Post by Boris Alamowitch
Chirurgien Viscéral Oncologique et Bariatrique - Médecin agréé départemental - Écrivain
POURQUOI JE N’AI PAS SAUVÉ LA FILLE DE PAUL TOUVIER Il est des lettres que l’on conserve en mémoire toute une vie. Elles ne se ressemblent pas, ne partagent ni la même écriture, ni le même papier. Ni la même époque. La première est du 1er mars 1943. Des lignes griffonnées depuis le camp de Drancy par mon arrière-grand-mère Clara. «Demain nous nous en allons, on ne sait pas…». Elle ne savait pas. Moi, je connaissais la suite. Je l’avais fait graver dans le marbre au Mémorial de la Shoah et à Yad Vashem. Paris. Jérusalem. Clara Alamowitch, arrêtée le 11 février 1943, internée et déportée le 2 mars 1943 par le convoi n° 49. Auschwitz. Gazée dès son arrivée près d’une forêt de bouleaux. Cette lettre est sa dernière trace. La seconde date du 11 février 2019. Une patiente me remercie de l’avoir sauvée d’une grave maladie. Une lettre banale d’opérée comme on en reçoit. Elle parle de gratitude et de santé retrouvée. Cette femme s’appelle Chantal B. Ce nom ne vous dit rien. À moi non plus lorsque je la vis en consultation. Quel est ce lien invisible entre ces deux lettres ? Avril 2018. L’intervention de Chantal B. fut plus ardue qu’elle n’y paraissait. Il est des chirurgies dont l’issue ne tient qu’à une ultime manœuvre capable de prolonger une vie ou de la réduire à néant. Ce fut son cas. La veille de sa sortie, Chantal B. demanda à me voir en privé. «Docteur, je préfère vous prévenir avant que vous ne l’appreniez ailleurs. Mon nom n’est pas B. Je suis la fille de Paul Touvier». Je connaissais ce tristement célèbre Milicien rompu à la traque, à la torture et à l’assassinat de Juifs et de résistants. Condamné pour crime contre l’humanité, en cavale, il vécut volets clos avec sa famille des décennies et mourut en prison d’un cancer. Vint une inattendue plaidoirie digne d’un ténor du barreau. Selon sa fille, Paul Touvier avait été victime d’une injustice. Les témoins avaient menti, les juges étaient à charge et les crimes qu’on lui attribuait, inventés. «Je vous le jure devant Dieu, mon père n’avait rien contre les Juifs». Elle sortit un livre qu’elle posa devant moi comme un joueur de poker abat son jeu. «Lisez ses mémoires écrites à Fresnes, elles prouvent son innocence. Vous comprendrez». Je ne revis plus jamais Chantal Touvier, mais il m’arrive encore de relire sa lettre. Je m’arrête à chaque fois sur un passage : «… mais comment s’en étonner lorsque l’on songe au mal dont j’étais atteinte». Je l’avais soignée et guérie mais pas de tous ses maux. Deux lettres. La première annonçait la mort programmée d’un des miens, la seconde me remerciait d’avoir sauvé une vie. L’Histoire distribue les rôles. Les vainqueurs et les vaincus, les victimes et les bourreaux, les héritiers des uns, les héritiers des autres. Un chirurgien, lui, ne connaît rien de tout cela. Les organes ne portent ni nom, ni origine, ni mémoire. Je n’avais pas sauvé la fille de Paul Touvier. J’avais simplement sauvé une femme. Sans totalement la guérir.